Une histoire

1976. Dans une vieille capitale du Proche Orient.
Tu as seize ans quand, avec application, tu commences la photographie. Celle qui implique du matériel sérieux et exigeant. Celle qui permet d’espérer un haut niveau de qualité de rendu. A condition d’avoir un minimum de compétences.
C’est ton meilleur ami qui t’a initié. Par défaut. Tu dis que tu aurais aimé que ce soit ton père qui t’apprenne. Avec son Alpa reflex, un si bel objet ! Mais il n’avait jamais le temps. Tôt parti, tard rentré. Tous les jours. Sauf le vendredi, jour férié hebdomadaire, jour de sortie familiale. C’était son pays. Tu dis qu’il est devenu le tien aussi. C’est ton pays d’adolescence.

Solitaire, tu apprends, tu expérimentes. La prise de vues, l’optique, la chimie, la chambre noire. Le noir et blanc ! C’est comme un prolongement naturel du dessin. Aussi loin que tu te souviennes, tu te vois dessiner. C’est ton refuge, ton monde… et il s’élargit avec la photographie.
Et puis, lors d’une soirée “Ciné-club“ de l’ambassade de France, tu découvres le cinéma d’Alain Robbe-Grillet. Du noir et blanc, un voyage en train, la beauté d’une actrice, le travail du montage et du son… C’est un choc. Tu feras du cinéma !
Quelques années plus tard, tu t’inscris au Département Cinéma de Censier à Paris. Tu veux présenter le concours de l’IDHEC. Ton père est d’accord pour ça. Il aurait préféré les Beaux-Arts, mais le cinéma c’est bien aussi. “C’est plus sérieux que la photographie !“ Et il pourra ainsi faire accepter ton départ par les autorités du pays.

Entre les deux, tu as fait un détour par la Bretagne, le pays de ta mère et celui où tu es né. Passer le Bac… et voir des films, encore et encore. Bouffer du cinéma ! Les salles Art et Essai surtout. Tu as tellement de retard à rattraper ! Et tu continues de faire des photographies, comme si tu tentais de retenir les moments importants de ta vie… et tu te laisses gagner par l’immense variété qui s’offre à toi. En fac de cinéma, tu as beaucoup à prendre. Tu aiguises ton regard, ta capacité d’analyse et tes sens… mais tu es trop impatient. Vite, tu veux travailler ! Du concret : les tournages, les actrices, la caméra !

Un court passage dans le film publicitaire et de commande, puis dans le cinéma français. Un plus long dans le spectacle et la production événementielle. Mais l’envie de retenir l’oubli ne te quitte pas. Petit à petit, la photographie te redevient urgente. Comme pour renouer un lien avec ton père disparu trop tôt. Vous aviez enfin découvert l’autre. Un dialogue entamé entre deux adultes, malgré la distance. Trop tard…
Tu dis que sa disparition a renforcé tes doutes. Sentiment de n’être jamais à “ta“ place, nulle part. Solitude. La terre perdue… celle qui colle aux doigts et laisse couler des ruisseaux rouge sombre… celle de tes ancêtres, interdite…
Doucement tu réapprends la photographie, en solitaire. Tu testes des techniques, tu analyses les images des maîtres. Imiter et se laisser inspirer. Les livres, les galeries, les expositions… Et tu construis tes séries, pour retrouver un peu de distance, un peu de légèreté, un peu de grâce… avec un langage que tu espères être vraiment le tien, celui des tiens.

Tu as laissé la photographie reprendre toute la place.