Bang !

L’éclatement que provoque le jet au moment de franchir le mur du son…

Octobre 2015. En 35 ans de vie à Paris, c’est la première fois qu’il prend le temps de se rendre au Musée de l’Air et de l’Espace du Bourget. Quelques rouleaux de TriX qu’il aimerait bien “insoler“ avant de partir. Pourquoi pas des zincs ? Un bon “exercice de style“ : travailler les courbes par les reflets, isoler des détails graphiques… Il évite au maximum la facilité d’être trop “documentaire“, de sortir du parti-pris de départ. C’est difficile. Devant le Mig 21 posé là, sur le tarmac, au milieu des autres appareils, ce sont des flots de souvenirs qui remontent à la surface.

C’était il y a 42 ans. Octobre 1973, une nouvelle guerre éclate entre la coalition Syro-égyptienne et l’Israël. A l’époque il vit à Damas, il a 13 ans. Il se souvient de ce jour ou le son des jets avait été inhabituel, pour la première fois. Puis, quelques secondes plus tard, les explosions, les tremblements. La ville est bombardée. En rentant chez lui, inquiet, il ne peut s’empêcher de lever le nez pour voir passer ces avions. Il les reconnait.

Depuis leur arrivée en janvier 1970 il avait appris à vivre avec l’état de guerre latent. A l’époque, les vitres des logements étaient croisées de ruban adhésif pour éviter la propagation des éclats, en cas d’explosion. Les phares des véhicules étaient badigeonnés d’une peinture bleue et d’autres ne laissaient passer qu’une mince fente de lumière. Comme les éclairages publics qui restaient éteints, tout était mis en place pour ne pas être repérables en cas d’attaque aérienne. Il fallait aussi apprendre les bonnes attitudes.

Comme nombre de garçons de son âge il s’était mis à construire des maquettes, avec l’aide de son père. Là, c’était pour apprendre à les reconnaitre, en cas d’attaque. Les Mig 15, 17 et 21 qui survolaient la ville quotidiennement n’avaient plus de secrets pour eux. Lui et son petit frère savaient les reconnaître au son qu’ils émettaient. Restaient les autres, qu’ils n’avaient pas eu encore l’occasion d’entendre, puis d’apercevoir : les Mc Donnell Douglas Phantom ou autres Mirage Dassault et Kfir de la partie adverse.

Ce matin, ça y est. Les sirènes ont à peine retenti que le quartier est touché. Trop proche des bâtiments bleus de l’Armée de l’Air. Une bombe tout proche de chez un copain, sans faire de victimes. Il revoit ces traces de fumées blanches, dans un ciel trop bleu, qui racontaient la tentative de survie de pilotes adverses pour éviter les missiles attirés par la chaleur des moteurs. Et les deux petites corolles blanches qui flottent doucement en descendant. Il se revoit avec Bassem observant le retour des avions depuis le septième étage de l’immeuble. Devant eux, un peu plus loin, l’autoroute devenue piste de secours. Il revoit ce jet crachant quelques flammèches depuis la tuyère de son réacteur. Puis avant même de toucher le sol, une boule de feu enflamme leurs rétines avant que le fracas de l’explosion ne les rende muets. Pas de parachute cette fois.

Il revoit aussi les images de propagande, diffusées par la presse du régime, de ces images qu’on refuse de croire tellement elles salissent l’idée qu’on se fait à 13 ans de la nature humaine… En ce mois d’octobre 1973, ils avaient eu leur dose d’apprentissage aéronautique… Plus tard, comme pour “rationaliser“, c’est la lecture qui avait poursuivi son éducation. La BD d’abord, entre propagande et regard critique (parfois), comme d’autres adolescents de sa génération peut-être. Puis sont venus les récits d’Antoine de Saint Exupéry, Romain Gary et plus tard James Salter et autres “écrivains-aviateurs“… Il garde un rapport troublé avec l’aéronautique. Entre fascination pour une beauté mécanique, fonctionnelle, un design parfait… et répulsion pour ces usages que l’on fait de cette belle invention. Il y a des images qui hantent encore, de plus en plus avec le temps passant, avec l’âge… Elles resurgissent, inexorablement, et pas seulement à midi les premiers mercredi du mois.

OB